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19 juillet 2016 2 19 /07 /juillet /2016 23:04

Ma fille Magali m'a communiqué les réflexions de son amie Sandrine Egalable sur la tuerie de Nice !

 

Réflexions plus qu'intéressantes :

J'entends des gens qui savent qu'il s'agissait d'un fou incurable. D'autres qui accusent les pouvoirs publics de ne pas avoir arrêté ce fou furieux avant qu'il ne passe à l'acte. Certains, bien que se défendant de ne pas être psychiatres, savent qu'il était évident que cet homme était dangereux, et qu'il allait faire un carnage.

Alors, au milieu de tous ces experts du dimanche, je vais me permettre deux trois précisions. Je me les permets parce que les bobos de l'âme, la folie, les grands tarés, c'est un peu mon domaine. Je ne suis pas une experte non plus, mais je sais à peu près de quoi je parle. Parce que la folie, je la côtoie tous les jours. Et on m'apprend à la lire. Et puis je me l'autorise surtout, parce qu'il est temps de rétablir deux-trois vérités.

Alors, je ne développerai pas le contexte géopolitique qui nous a conduit là. Je n'ai aucune légitimité dans le domaine (Bien que, comme vous sur la psychiatrie, j'aie ma petite opinion. Mais bon, on a dit chacun son truc, donc je ne m'étalerai pas.).

Je vais m'en tenir à la folie. A "ces fous aux dents qui transpirent". Et bien avant ça, bien avant eux, au social. Ce fameux secteur du social. Tu sais, celui dont on coupe les vivres et que l'on fait suffoquer peu à peu.

Tu seras heureux d'apprendre que la personne qui a l'autorité suprême en terme d'hospitalisation psychiatrique, c'est le juge et son pote le préfet. Non, c'est pas ton psy, ni même ton médecin généraliste. L'Educ' de la maison de quartier tu dis? Tu rigoles ou quoi ! Non, non. Il s'agit bien d'un mec (ou d'une meuf), surement très brillant dans son domaine, qui ne connait rien aux bobos de l'âme. Et à ce gars là, on lui a dit qu'il fallait réduire les coûts. Qu'une hospitalisation ça coûtait cher. Alors du coup, si on peut vite fait te donner deux/trois cachetons pendant ton séjour express de 15 jours en HP pour que tu sois shooté ça peut être cool. Tu la vois venir la boulette ? Hé bien oui, c'est gagné ! On masque le symptôme, mais on est bien loin d'avoir touché à la cause du problème. Du coup, ça fait ce qu'on appelle des "récidivistes". Si tu veux comprendre le délire, c'est un peu comme ton otite. Si tu soignes pas ce qui crée tes infections à répétition, tu vas en avoir tous les hivers. Pourtant t'as l'impression de te soigner à chaque fois. Ah bah c'est sur, tu n'as plus mal. Ou tu t'y habitues. Mais quoi qu'il en soit, ça reviendra l'année prochaine. Bah oui, parce qu'on a pas traité la source du problème ! Mais c'est pas grave, on a mis un joli pansement Mickey dessus.

Mais là je te parle déjà hospitalisation. Alors que bien avant ça, il y a plein de choses qui se passent. Tu sais, contrairement à ce qu'on voudrait nous faire croire, y a des gens qui vivent très bien avec leur folie. Être fou, c'est pas grave. Là tu me diras "Oui, je sais, on est tous un peu fous". Mais ce n'est vraiment pas de ça que je te parle. Être fou, un vrai grand fou, comme celui que tu imagines dans ta tête, ce n'est pas grave. Je m'explique. Si on prend l'exemple ultra romancé de Forest Gump, on voit bien qu'avec un étayage social solide, il a pu construire sa vie, pas après pas, sans jamais passer par la case HP parce qu'il était déjà inséré dans une structure sociale, et qu'il était heureux. Pourquoi soigner quelqu'un qui va bien ? Tu me suis ? Cool, alors tu vas comprendre la suite.

Nous, ce qu'on fait, c'est qu'on casse les services publics de proximité. Tu sais, ces petits services publics qui permettent ce maillage social. Ces putains de fainéasses de fonctionnaires qui coûtent si cher à l'Etat et qui pourtant, de leur simple existence dans la fourmilière sociale, permettent un étayage contenant pour tout à chacun. T'imagine Forest Gump sans la meuf qui conduit le bus jaune pour aller à l'école? Hé bien oui, oui. Pour toi aussi. C'est con mais tu fais partie d'un tout. Et ça, sans le savoir, ça te fait tenir. Tout le monde s'accorde à dire que les éducs ne boivent que du café, que les profs ne glandent rien de la journée, que les animateurs ne font que des jeux de société, que les flics sont des alcooliques, que les infirmières changent des couches, que les aides-soignantes nettoient le vomi, et ainsi de suite. Du coup, on les supprime. Oh on fait ça bien hein. Propre. Petit à petit. Et ça ne gène personne, vu que ces gens-là ne servent à rien. C'est vrai après tout. Ils ne servent à rien d'autre qu'à être des agents thérapeutiques. Pour toi, pour moi, pour nous tous. Parce qu'en dehors des missions qui incombent à leur métier, ils font partie de ce maillage social, de cet étayage primordial à toute existence viable au sein de notre société.

Donc ils disparaissent. Au vu et su de tous, sans que personne ne s'en inquiète. Pourquoi s'inquiéter de voir disparaître quelque chose qui nous coûte tant, et qui nous rapporte si peu ?

Tu sais, dans mon petit Centre d'Hébergement et de Réinsertion Sociale, ils sont un peu démunis mes collègues. Ils sont démunis parce qu'ils n'ont plus le temps d'accompagner les personnes accueillies. Ils n'ont plus le temps de les accompagner parce qu'ils sont moins nombreux. Ils sont moins nombreux parce qu'ils ont moins de sous. Par contre, les personnes accueillies sont toujours de plus en plus nombreuses.Toujours plus nombreuses, et de plus en plus en souffrance. Oui, c'est le mot joli pour dire qu'elles sont complètement folles. Et mon directeur, qui est pourtant de droite, admet volontiers que la précarité, la rupture du lien social comme on dit dans notre jargon, bah ça s'pourrait bien que ça aggrave son cas, à la folie. Ça s'pourrait bien que ça soit ça qui la rende "incurable".

Alors, faut pas me faire dire ce que je n'ai pas dis. Je ne dis pas que si ce niçois avait vécu dans un quartier avec des éducs, des animateurs, une maison de quartier, un foyer de jeunes, des profs passionnés, des agents municipaux dévoués, un boulanger à l'écoute, une factrice attentive, des services sociaux disponibles, il n'aurait jamais été atteint de ce mal là. Je n'en sais rien. Je ne dis pas que s'il avait été accueilli dans notre pays comme on accueille un être humain, sans être sans cesse stigmatisé par ses origines, la folie ne l'aurait pas emporté. Je ne peux pas le savoir non plus.

Par contre ce que je dis, ce que j'affirme, ce que je crie, c'est que oui, aujourd'hui, en France, quand on est pauvre, issu de l'immigration et isolé, la folie n'a plus qu'à nous cueillir. Je ne dis pas que l'homme blanc cis-genre riche et franchouillard sur 4 générations ne risque pas d'être un peu attaqué de la théière. Non, non, mais je précise parce que je te vois venir avec tes grands sabots. Je dis simplement que l'autre a toutes les prédispositions pour l'être. Il les a toutes, parce qu'on ne fait rien pour qu'il en soit autrement, pour ne pas dire qu'on fait tout pour qu'il en soit ainsi.

Tu sais, tu as de jolies folies. Elles font toujours un peu peur, et c'est normal. Et ce n'est pas grave. On les connait pas bien. Mais des fois, elles sont merveilleusement créatrices, surprenantes. Des fois, crois moi, elles sont attendrissantes, saisissantes, enivrantes.

Et puis tu as les folies meurtrières.

Parfois, il faut qu'on parvienne à s'asseoir sur notre impuissance à aider ceux qui en auraient besoin. Mais on ne peut pas se dire qu'on a pas essayé. Je ne peux pas, moi, future professionnelle de la santé mentale, actrice active du secteur social depuis quelques années, regarder ça en sachant pertinemment que si notre société avait voulu créer ce genre de drame, elle ne s'y serait pas prise autrement.

Je vois donc deux solutions :

- Soit on admet qu'on a merdé, et on essaie de se donner les moyens de relier ce que nous désunissons depuis tant d'années : les êtres humains, en réinvestissant massivement dans les services publics de proximité, les hôpitaux, les foyers de vie, les maisons de quartier, les centres de loisirs, etc.

- Soit on se dit que c'est purement et simplement de la faute à Daesh

Sandrine Egalable


 

Et si, pour résumer,  on se contentait des 6 minutes du clip de Kery James :

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