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21 avril 2016 4 21 /04 /avril /2016 22:36
Photo : Ali Guessoum

Photo : Ali Guessoum

Entretien réalisé par Rosa Moussaoui - Mardi, 19 Avril, 2016

 

Avec le « Téléphone arabe », un dispositif qui fait appel aux arts graphiques, à la vidéo d’animation et au recueil de témoignages sur les discriminations, Ali Guessoum et son association Remembeur inventent de nouveaux outils de lutte contre le racisme, entre humour, réflexion et libre expression.

 

Entretien.

On connaissait certaines de vos affiches, qui tournent en dérision les clichés racistes. Comment est né votre « Téléphone arabe », présenté au mois de mars, place de la République ?

 Ali Guessoum. Il fallait mettre un coup de pied dans les outils traditionnels d’éducation populaire : les techniques de communication ont évolué, nous sommes dans l’ère du digital. D’un point de vue graphique, je me suis appuyé sur l’exposition d’affiches, créée pour le 30e anniversaire de la Marche pour l’égalité. Le public est mis en présence de quelque chose de beau, de vrai, de drôle, pas question de sombrer dans la victimisation, le misérabilisme. L’idée était de porter comme un regard d’éditorialiste sur la mémoire coloniale, les luttes pour l’égalité des droits, jusqu’à la banane jetée à la figure de Christiane Taubira, qui devient sur l’une des affiche une banane wharolienne pour dénoncer la « bananisation » du racisme comme glissement extrême. J’ai aussi un savoir-faire dans une autre forme de narration, le film d’animation. Nous avons articulé ces outils, avant de laisser le public se raconter. D’où l’idée du téléphone arabe, qui renvoie à l’idée de la rumeur, de radio-trottoir, de la parole qui circule. Je voulais recueillir cette parole sur les discriminations vécues dans la recherche d’un emploi, d’un appartement… J’ai d’abord pensé à une cabine téléphonique, où chacun pourrait laisser son message. Finalement, nous avons trouvé un bus équipé d’un dispositif multimédia, avec une salle de cinéma permettant de diffuser ces dessins animés. Nous avons aménagé, à l’avant du bus, un espace plus intime, aux allures de confessionnal, qui permet à chacun de se confier, de se raconter devant une caméra. Ces témoignages dessinent des histoires singulières, et autant de rapports différents aux injustices, aux inégalités, aux discriminations fondées sur l’origine, la religion, la couleur de peau. Nous travaillons maintenant à la restitution de cette parole.

 

Contre le racisme, détourner les clichés !

Ces témoignages mettent en lumière une violence sociale massive liée aux discriminations…

Ali Guessoum. Oui. Certains fondent en larmes. D’autres refusent d’être filmés, craignent pour leur emploi, mais parlent en off. Avec la situation dramatique que vivent de nombreux français, avec la crise économique, avec cette mondialisation qui laisse la plupart des gens sur le carreau, les inégalités se sont creusées. Des pans entiers de l’industrie ont disparu, le mouvement ouvrier s’est effondré. Tout le monde à peur de perdre son emploi, de ne pas en retrouver un ou de se noyer socialement.  Dans ce contexte, avec des médias et des responsables politiques qui instrumentalisent le racisme, désignent l’étranger, l’immigré comme la cause de tous les malheurs, les discours se radicalisent. Il y a eu, aussi, l’invention des « communautés ». Alors que dans la marche pour l’égalité, en 1983, il y avait des perfectos, des blousons noirs, des gens qui écoutaient Mickaël Jackson ou Bob Marley les cheveux au vent. Cette main tendue à la République a été coupée. Le mouvement a été détourné, au lieu de prendre le virage dans le bon sens, nous sommes allés droit dans le mur. Des gens que l’on a refusé de considérer comme français à part entière se sont tournés vers la religion. C’est l’une des conséquences de l’échec du pacte républicain.

 

Le Premier ministre, Manuel Valls, affirmait récemment, faisant référence aux Français de confession musulmane : « Il y a l'économie et le chômage mais l'essentiel, c'est la bataille culturelle et identitaire ». Quels sont les effets de tels discours sur la société française ?

Ali Guessoum. Je suis ulcéré quand de tels propos viennent du sommet de l’Etat, d’un Premier ministre qui signe des contrats avec l’Arabie Saoudite, le Daech en col blanc. C’est proprement irresponsable. Au nom de la realpolitik, les wahhabites sont soutenus par l’Occident depuis plus d’un siècle, depuis que l’or noir est devenu le diamant brut de l’économie. Faire porter aujourd’hui aux quartiers populaires la responsabilité de la montée du radicalisme religieux n’a pas de sens. En fait, Manuel Valls s’inscrit dans les pas de Nicolas Sarkozy, créateur d’un ministère de l’Identité nationale. On continue d’enfumer le peuple avec ce qu’il faut bien appeler un leurre. En vérité, ces gens sont incapables de surmonter la crise économique, alors ils invoquent l’arabe qui cache la forêt.

Contre le racisme, détourner les clichés !

Comment repenser un mouvement antiraciste capable de reprendre pied dans la société française ?

Ali Guessoum. Qu’on laisse déjà aux victimes du racisme, aux premiers concernés, le soin de raconter leurs propres histoires. Qu’on abandonne l’attitude paternaliste et le ton moral, comme ceux de SOS racisme qui a confisqué la parole des Noirs, des Arabes, de ceux qui se faisait shooter comme des lapins dans les cités, à l’époque des « bavures » policières et des crimes racistes. Ce nouveau souffle de l’antiracisme viendra de ceux qui prennent la parole pour mettre eux-mêmes des mots sur leur vécu.

 

D’où vient cette idée de détourner les clichés racistes?

Ali Guessoum. De diverses influences, celle des comédies italiennes qui prennent le parti de rire du drame, celle de l’humour algérien qui tourne en dérision la chape de plomb du régime… L’humour est une arme pour renverser les préjugés, les stigmates, comme un miroir qui réfléchit la bêtise. Le racisme est universel, ce n’est pas la France qui a déposé le brevet de cette connerie-là ! Il est ancré en chacun de nous… Nous avons tous le réflexe de juger hâtivement celui dont on ne connaît pas la culture. C’est donc par le savoir, la culture, l’esprit critique qu’on peut lutter contre ce fléau.


 

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L'HUMAIN AVANT TOUT Canton de Pont-du-Château - dans Société
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