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23 janvier 2016 6 23 /01 /janvier /2016 20:46
Printemps arabes les révolutions confisquées !

NADJIB TOUAIBI ET VADIM KAMENKA - Vendredi, 22 Janvier, 2016 - Humanité Dimanche

 

La Tunisie a subi trois attentats majeurs en 2015. Mêmes drames en Égypte. La Libye, elle, est plongée dans une guerre sans fin et pourrait subir une deuxième intervention étrangère. Cinq ans plus tôt, la presse évoquait une nouvelle période, celle des « révolutions arabes » ou des « printemps arabes » : 2011 voit des protestations sociales qui couvaient depuis plusieurs années éclater en Tunisie, en Égypte, au Maroc, en Libye, au Yémen, à Bahreïn... La chute du président tunisien Ben Ali nourrit l'espoir. Seulement, derrière ces soulèvements, on assiste à une lutte entre les puissances régionales (Iran, pays du Golfe, Turquie), les forces atlantistes (États-Unis, Royaume-Uni, France) et d'autres, pour préserver leur influence. Cinq ans plus tard, ces mobilisations ont été confisquées. Les populations n'ont guère tiré profit des soulèvements de 2011. La lutte contre le djihadisme a enterré les projets de réformes démocratiques et sociales.

 

 

Printemps arabes les révolutions confisquées !

ÉGYPTE D'UN RÉGIME MILITAIRE À UN AUTRE

 

« Pain, liberté, justice sociale », scande une foule immense sur la place Tahrir du Caire, le 25 janvier 2011. Lors de ce « jour de la colère », des rassemblements similaires ont lieu dans plusieurs villes en Égypte. Un mouvement qui fera tomber le président Hosni Moubarak, le 11 février. L'Égypte a cru en avoir fini avec la lourde main des militaires sur son État. Cinq ans plus tard, ils dirigent toujours le pays et le président maréchal Abdel Fatah Al Sissi essaye d'effacer cet épisode en rénovant le quartier de la place Tahrir. Les militaires ont effectué un repli tactique, préparant leur retour en juillet 2013 grâce à une exaspération entretenue et la garantie du royaume saoudien de son aide en cas d'élimination des Frères musulmans, détestés par la famille royale. En août 2013, Alain Gresh raconte :

« Le milliardaire Naguib Saouiris, lié à l'ancien régime, a reconnu avoir financé les militants de Tamarrod, "à l'insu de leur plein gré". Tandis que Mme Tahani El Gebali, ancienne vice-présidente de la Haute Cour constitutionnelle, expliquait comment elle les avait aidés à forger une stratégie pour faire intervenir l'armée » (1).

« LE GARANT DE L'ORDRE MUSCLÉ AU CAIRE EST PRÉSENTÉ COMME SEUL REMPART FACE À L'OBSCURANTISME. » A. BELKAÏD, JOURNALISTE

La stabilité du pouvoir en Égypte apparaît comme une priorité pour les chancelleries occidentales face aux bouleversements régionaux et à l'essor de mouvements djihadistes comme Daech. « Le garant de l'ordre musclé au Caire est présenté comme l'unique rempart séculier et moderniste face à l'obscurantisme. La réalité, on s'en doute, est différente. Les régimes arabes n'ont jamais cessé d'instrumentaliser la religion musulmane pour leur propre bénéfice et de bloquer toute réforme démocratique », analyse le journaliste Akram Belkaïd (2).

PAS D'ÉVOLUTION SOCIALE

Que reste-t-il alors de cette période de janvier à février 2011, qui a vu différents partis d'opposition, des jeunes diplômés, des chômeurs, les couches moyennes, les « ultra » des clubs de football, les syndicats se mobiliser ? « Elle a dévoilé un facteur nouveau : le peuple sait maintenant que le pouvoir n'est pas inamovible », estime la réalisatrice franco-égyptienne Jihan El Tahri (3).

Le contexte social n'a, lui, aucunement évolué. Taux de chômage élevé, économie atone, manque de perspectives, creusement des inégalités, corruption endémique, les nombreux éléments qui ont déclenché les premières grandes mobilisations en 2005 demeurent. Pour l'instant, « la combinaison des peurs et des déceptions crée une atmosphère d'apathie sociale. Mais la peur, la désillusion et l'apathie sont des états d'esprit éphémères, que les dirigeants ne peuvent entretenir éternellement. Leur refus de proposer des réformes crédibles a mis le feu aux poudres il y a cinq ans ; il est vraisemblable que les mêmes causes produisent les mêmes effets. À eux de choisir : engager des réformes maintenant ou attendre qu'explosent de nouvelles révoltes », écrit Hicham Alaoui, professeur à l'université de l'Illinois.

Vadim KamenKa(1) « Le Monde diplomatique », « En Égypte, la révolution à l'ombre des militaires ».

(2) « Le Monde diplomatique », « Printemps arabe, autant en emporte le vent ? », décembre 2015

(3) Réalisatrice du documentaire « les Pharaons de l'Égypte moderne ».

 

 

Printemps arabes les révolutions confisquées !

LIBYE Un désastre signé BHL et Sarkozy

 

Toutes les chancelleries occidentales jugent inéluctable une nouvelle opération militaire en Libye, pays livré aux milices armées et à l'« État islamique ». Une « menace pour l'Europe », et l'épicentre d'une future crise majeure de réfugiés fuyant la guerre civile et l'« État islamique » : voilà comment la ministre allemande de la Défense décrivait la Libye le 18 janvier dernier, cinq ans après les premières manifestations réclamant le départ du colonel Kadhafi. Pour Ursula von der Leyen, qui s'exprimait dans les colonnes du quotidien « Bild », « l'Allemagne ne pourra pas échapper à ses responsabilités et devra apporter sa contribution ». Autrement dit, envoyer un détachement de la Bundeswehr, quand d'autres chancelleries européennes, et en premier lieu Paris, jugent inévitable d'intervenir une nouvelle fois dans ce pays déchiré par la guerre civile, et où l'organisation « État islamique » ne cesse de prendre de l'ampleur.

INCAPABLES DE DÉNONCER L'INGÉRENCE DES PAYS DU GOLFE, LES OCCIDENTAUX ONT ACCOMPAGNÉ L'ÉMERGENCE DE MILICES ARMÉES.

UNE HYPOTHÉTIQUE GUERRE OCCIDENTALE

Tout un symbole : les djihadistes de l'« EI » ont établi leur quartier général à Syrte, ex-bastion de Mouammar Kadhafi, qui fut la dernière ville à tomber, le 20 octobre 2011. Après des semaines d'intenses bombardements de l'OTAN, ainsi qu'un incessant pilonnage d'artillerie des « rebelles » armés par Nicolas Sarkozy et défendus bec et ongles par le philosophe Bernard-Henri Lévy. Reste à savoir quelle forme prendra une hypothétique guerre occidentale, alors que l'ONU tente de faire aboutir un accord signé le 17 décembre 2015 entre les différents belligérants (le gouvernement de Tripoli et celui de Tobrouk). « S'il fallait, d'ici quelques mois, prendre acte avec amertume que les Libyens ont renoncé à cette perspective (l'application de l'accord ­ NDLR), alors certainement une coalition anti-Daech devrait voir le jour comme en Irak ou en Syrie », a également déclaré Paolo Gentiloni, chef de la diplomatie italienne, dans un entretien accordé au « Figaro ».

Comme en Syrie, les pays occidentaux se sont révélés incapables de dénoncer les ingérences extérieures exercées par les pays du Golfe, dès le début de la révolution, et qui ont favorisé l'émergence des milices armées : le Qatar s'était par exemple vanté d'avoir déployé ses forces spéciales dès le printemps 2011, avant de soutenir le djihadiste Abdelhakim Belhadj, futur gouverneur militaire de Tripoli. En novembre 2015, le « New York Times » signalait des livraisons d'armes effectuées par les Émirats arabes unis, en violation de l'embargo de l'ONU...

 

 

 

Printemps arabes les révolutions confisquées !

TUNISIE Aspiration citoyenne dans la démocratie menacée

 

Le 17 décembre 2010, à Sidi Bouzid, ville pauvre et enclavée du centre de la Tunisie, Mohamed Bouazizi, marchand ambulant de fruits et légumes alors âgé de 26 ans, unique soutien de sa famille, s'immolait par le feu devant le siège du gouvernorat... Un geste désespéré en réaction à la confiscation de sa marchandise par la police. Le détonateur de ce qui devint au fil des jours un soulèvement historique à travers tout le pays. Les jeunes chômeurs ont investi la rue dans toutes les grandes villes malgré une répression particulièrement féroce. La société civile a aussitôt relayé leurs luttes, à travers les réseaux sociaux notamment, et toute la Tunisie s'embrasa... Une quinzaine de jours plus tard à peine, le 14 janvier 2011, le président Zine El Abidine Ben Ali, au pouvoir depuis 23 ans, prenait la fuite avec sa famille en direction de l'Arabie saoudite.

LA FORMATION D'UNE TROÏKA

Cinq années après, le pays traverse une mauvaise passe. Principal moteur de l'économie tunisienne, le tourisme est au creux de la va gue. Les attentats meurtriers au musée du Bardo (18 mars 2015) et à Sousse (26 juin 2015) ont accéléré son déclin. Le parti libéral Nidaa Tounes, au pouvoir depuis octobre 2014, ne parvient pas à défi nir une stratégie de redressement économique. Enlisée dans des luttes intestines, la formation, qui est en train d'imploser, cherche à renforcer son alliance avec les is lamistes d'Ennahdha. Ces derniers ont eu le vent en poupe dès le lendemain de la chute de Ben Ali. Le 27 octobre 2011, ils raflaient 90 sièges sur 217 de l'As semblée constituante et formaient alors une troïka avec deux partis de centre gauche, le Congrès pour la République et Ettakatol.

LAISSÉE-POUR-COMPTE, LA JEUNESSE PAYE LE PRIX DES ERREMENTS ET RESTE INFLUENCÉE PAR LES RÉSEAUX DE L'« EI » ET D'AL-QAIDA.

La coalition s'écroule en septembre 2013 sous pression notamment de l'UGTT et d'autres organisations de la société civile. Les islamistes trébuchent. Ils ne parviennent pas non plus à entraver les avancées constitutionnelles adoptées le 26 janvier 2014. La charia n'est pas reconnue comme source de droit comme ils le réclamaient. Le texte consacre, par ailleurs, dans son article 6 la « liberté de croyance et de conscience ».

Arrivés aux élections de 2014 en deuxième position, derrière Nidaa Tounes, les islamistes d'Ennahdha n'ont pas perdu pour autant leur influence. Ils entretiennent des liens ambigus avec les groupuscules de salafistes auteurs des assassinats des démocrates Chokri Belaïd (le 6 février 2013) et Mohamed Brahmi (le 25 juillet 2013). La jeunesse laissée pour compte paye, quant à elle, le prix des errements politiques et continue à être in fluencée par les réseaux de l'« État islamique » et d'al Qaida. La Tunisie est le seul pays du monde arabe qui est parvenu à abattre la chape de plomb qui résiste partout ailleurs. Mais, cinq années après, la société civile n'en est pas moins sur la défensive, tant la jeune démocratie reste menacée.

 

 

 

ENTRETIEN :

 

KACEM AFAYA : « L'absence de volonté politique à la source du désastre social »

Secrétaire adjoint à l'international de l'union générale tunisienne du travail (uGtt), Kacem afaya dénonce l'absence de volonté politique face aux défis économiques et sociaux. selon lui, la situation actuelle met en danger les acquis démocratiques du soulèvement de 2011.

HD. L'UGTT a joué un rôle déterminant dans le soulèvement de 2011. Cinq ans après, quels sont les grands acquis dans le monde du travail ?

Kacem afaya. Le soulèvement de janvier 2011 avait principalement pour objectifs le recouvrement de la liberté du peuple, de sa dignité, ainsi que la création d'emploi, bien sûr. Mais, force est de reconnaître que seule l'expression libre a été arrachée et reste, au moins pour l'instant, encore préservée. Mis à part cela, rien n'a changé, le nombre de chômeurs a au contraire augmenté...

HD. La menace terroriste expliquet-elle à elle seule le blocage économique du pays ?

K. a. C'est une vision complètementerronée, à notre sens. Nous estimons que c'est plutôt l'absence de volonté politique qui est à la source de ce blocage. Les lois en vigueur au temps de Ben Ali dans le secteur économique et social sont toujours en application. Quant à la question du terrorisme, elle n'est pas seulement tunisienne, nombreux sont les pays menacés et qui sont frappés par des attentats sanglants. Cela étant, en ce qui nous concerne, il faut aussi regarder les choses en face, se souvenir que pendant la période de la Troïka (1), des responsables politiques n'ont pas hésité à justifier des actes terroristes, que certains d'entre eux ont soufflé sur les braises, encourageant la discorde entre musulmans et laïques.

HD. À Kasserine, qui fut le centre nerveux de l'insurrection contre le régime de Ben Ali, le chômage atteint 23 % et l'analphabétisme, 32 %. Comment le dirigeant syndical réagit-il à cette situation ?

K. a. Nous sommes, bien sûr,consternés et appelons à la mobilisation de tous les partis politiques

et des organisations de la société civile en faveur de plans d'urgence pour remédier à ces situations. À notre sens, c'est parfaitement possible si tous les acteurs sont mis à contribution. Ces mêmes acteurs ont prouvé, dans un passé récent, qu'ils étaient en mesure de relever des défis. Le redressement économique du pays, qui plus est dans des régions déshéritées, c'est l'affaire de tous.

HD. Quelles sont, justement, les propositions de l'UGTT en matière de lutte contre le chômage des jeunes et de déséquilibre régional?

K. a. Nous appelons avant tout à unerévision des politiques de l'emploi, qui n'ont pour l'instant rien apporté. Il est urgent de promouvoir une nouvelle vision basée sur la décentralisation, la gouvernance participative et la répartition équitable des richesses, autant de principes qui figurent au coeur de notre révolution. Les gouvernants sont malheureusement trop occupés à des jeux d'influence, au partage du pouvoir. Ils restent éloignés des préoccupations sociales, quand ils ne leur tournent pas carrément le dos. C'est désormais une question de responsabilité. Ils ont besoin d'être mis en garde, car ce retard dans la satisfaction des revendications du peuple tunisien peut se répercuter négativement sur la réforme politique et le processus démocratique, comme l'a très justement rappelé le secrétaire général de l'UGTT, Houcine Abassi, lors de la célébration du 5e anniversaire du soulèvement.

HD. Vu la situation, la démocratie fait-elle encore rêver les citoyens tunisiens, ou est-ce la désillusion ?

K. a. Non ! Les Tunisiens aspirent à encore plus de démocratie, ils n'abandonneront pas. La détermination est forte dans toutes les couches sociales de protéger les acquis démocratiques.

 

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L'HUMAIN AVANT TOUT Canton de Pont-du-Château - dans International
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