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26 juillet 2015 7 26 /07 /juillet /2015 00:29
Photo : Bruno Arbesu

Photo : Bruno Arbesu

Entretien réalisé par Alexandre Fache - Vendredi, 24 Juillet, 2015 – L'Humanité

 

Présidente de l’Union nationale des associations de tourisme, Michelle Demessine appelle à la mobilisation pour relancer les séjours collectifs de jeunes. Entretien.

« Quand on est parti en colonie, on s’en rappelle toute sa vie. » Pour Michelle Demessine, ex secrétaire d’État au Tourisme du gouvernement Jospin (1997-2001), la première fois, c’était à l’âge de six ans, en Normandie. « J’avais découvert la forêt, des fougères que je n’avais jamais vu », se souvient-elle. Aujourd’hui présidente de l’une des plus importantes fédérations d’associations de tourisme social et solidaire, l’Unat, elle soutient la mobilisation du gouvernement sur le sujet, même si elle la voudrait plus ambitieuse encore.

 

Chaque année depuis vingt ans, le nombre d’enfants qui partent en colonies de vacances diminue de 50.000. Les « colos » sont-elles en danger ?

Michelle Demessine. Les chiffres montrent une nette régression, ce qui est inquiétant. Mais pour bien comprendre cette désaffection, il faut revenir sur l'histoire des "colos". Après 1936 et les congés payés, la grande période d'essor de ces dispositifs, c'est l'immédiat après-guerre, avec trois acteurs principaux : l’État, les mouvements d'éducation populaire et les comités d'entreprise (créés en 1945-1946 - NDLR). Depuis, l’État et les CE se sont petit à petit éloignés de ce soutien aux vacances, avec des conséquences sur le nombre des départs. Pour les CE, ces transformations sont en partie liées au changement de paysage industriel. Beaucoup de grands CE étaient liés aux charbonnages, à la métallurgie, à la sidérurgie, à l'automobile, et avec les bouleversements subis par ces secteurs, les CE sont devenus moins nombreux, leurs moyens se sont amoindris. Ils ont aussi un peu perdu de leur ferveur éducative. Certaines collectivités locales ont parfois pris le relais de ces politiques, mais toutes souffrent aujourd'hui sur le plan budgétaire et ont du mal, voire ne veulent plus, soutenir ces départs en vacances.

 

Ce sont les principales raisons de ce recul des "colos"?

Michelle Demessine. La première est financière. Les colos sont de plus en plus chères, et les aides moins nombreuses. Que ce soient celles des CE ou des collectivités. Et cela va être encore aggravé par la réforme des rythmes scolaires, qui va peser beaucoup sur les finances des communes. Nombreux sont les maires qui vont préférer supprimer les colos, en se disant que cela n'aura pas trop de conséquences. Pourtant, il y en a, sur l'ouverture des enfants et l'ambiance éducative générale dans la commune. Deuxième raison, un certain repli sur soi des familles, et des craintes en termes de sécurité, nourries par la médiatisation énorme de certains accidents, qui restent pourtant extrêmement rares. Des accidents qui entraînent d'ailleurs des renforcements réglementaires, renchérissant le coût des colonies de vacances.

 

Le gouvernement dit vouloir « remettre au goût du jour » les colonies de vacances. Une campagne de communication a été lancée en avril et, plus récemment, des appels à projets qui pourraient bénéficier du soutien financier de l’État. Cela suffira-t-il, selon vous, à relancer les colos ?

Michelle Demessine. Ça peut les relancer un peu, mais cela ne sera pas suffisant. C'est une bonne chose que le gouvernement se préoccupe de ce sujet, cela témoigne d'un intérêt nouveau des pouvoirs publics. L'idée de ces appels à projet est de moderniser l'offre des colonies, de coller à l'évolution de la demande, de proposer des séjours plus thématiques. C'est bien. Mais cela s'adresse au fond à ceux qui partent déjà. Or, il y a beaucoup à faire pour ceux qui ne partent pas ou plus.

 

Que préconisez-vous justement pour garantir un accès élargi aux colos ?

Michelle Demessine. Il faut une remobilisation de tous les acteurs : l’État, les collectivités, les associations, les comités d’entreprise. Il existe un discours très critique sur les seuils sociaux, on présente le passage à 50 salariés et plus (qui rend obligatoire la création d’un CE – NDLR) comme la mort de l’entreprise, alors que cela peut être un renouveau. S’il existait plus de CE investis dans la politique en direction de la jeunesse, cela profiterait à tous. Le coût de ces dispositifs serait de mon point de vue largement compensé par les bénéfices retirés : une jeunesse qui participe plus à la société, qui se sent plus intégrée, a plus d’autonomie…

 

Un rapport parlementaire de 2013 préconisait de mettre en place une taxe sur l’hôtellerie de luxe pour abonder un fonds d’aide au départ en vacances collectives des jeunes. Proposition immédiatement remisée dans les tiroirs. Cela aurait-il pu être une bonne piste selon vous ?

Michelle Demessine. C’est difficile d’être contre une telle proposition ! Cela aurait permis, selon les estimations, de récupérer 100 à 200 millions d’euros. Pourquoi pas ? Mais une taxe ne fait pas une politique. L’important est de fédérer tous les acteurs, y compris les ministères, celui de la Ville et de la Jeunesse bien sûr, mais aussi celui de l’Éducation nationale. Une grande partie des mouvements d’éducation populaire, qui font tourner les colonies de vacances, en sont issus. Cela fait partie de son histoire. Cela pourrait être aussi une de ses préoccupations d’avenir.

 

Et les communes ? Certaines font le choix de maintenir les crédits pour les colos – cela fait partie de l’histoire de nombreuses villes dirigées par le PCF -, et d’autres - souvent à droite, comme Argenteuil ou Savigny-sur-Orge récemment - renoncent. Comment jugez-vous ces choix éminemment politiques ?

Michelle Demessine. On sait quel a été l’investissement des municipalités communistes dans la jeunesse, dans l’enfance, et plus généralement dans des projets éducatifs de qualité, qui assurent la formation du futur citoyen et favorisent son indépendance. Ce sont des valeurs, qui tournent autour de la réduction des inégalités, qui sont peut-être moins primordiales pour des villes de droite, surtout face à des choix budgétaires serrés. Même s’il faut se garder de trop généraliser en la matière.

 

Les « colos » ne sont-elles pas, au fond, l’un des derniers lieux où s’exerce réellement la mixité sociale ?

Michelle Demessine. Oui, même si la mixité sociale est aussi grignotée sur ce terrain là. C’est pourquoi il faut réagir et défendre le concept de colos, très spécifique à notre pays et facteur de cohésion sociale. C’est un combat qui n’est pas perdu d’avance car les savoir-faire sont toujours là. Ce n’est pas encore perçu comme cela, mais de mon point de vue, cela vaut bien plus que toutes les politiques d’insertion et de rattrapage social, qui consomment beaucoup d’argent public pour bien peu de résultats. Les colos, c’est souvent la première expérience de l’autonomie, du rapport à l’autre. C’est capital pour le vivre ensemble.

 

Défendre les colos, cela passe aussi par aider à préserver le patrimoine des centres de vacances…

Michelle Demessine. Absolument. Nous avons la chance d’avoir un vaste patrimoine, y compris dans des régions très touristiques, protégeons-le ! Or, des colos vendues par des communes ou des CE, il y en a des dizaines chaque année. Il faut stopper cette tendance. Comme ministre du Tourisme, j’avais réinstauré l’aide à la pierre pour que les structures non lucratives comme les associations puissent continuer à pratiquer des tarifs attractifs, même en cas d’investissements importants sur les bâtiments. Il faudrait pouvoir réinstaurer des dispositifs équivalents. Car les colos ne sont pas seulement un outil d’émancipation sociale, elles constituent aussi un secteur économique à part entière pour les territoires. Avec de nombreux emplois à la clés, pas seulement sur les seuls mois d’été, mais presque toute l’année, l’accueil de classes découvertes, les séminaires, les séjours pour seniors…

Bref, il faut replacer le droit aux vacances au centre de la politique. La loi de 1998 contre les exclusions en avait fait un droit à part entière, comme celui au travail et à la santé.

Il est temps de le mettre en pratique !

Patrick Allard/REA

Patrick Allard/REA

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