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21 février 2015 6 21 /02 /février /2015 22:13
Le buste de Manouchian, qui surplombe le port de Marseille. - Photo : Robert Terzian/Divergence

Le buste de Manouchian, qui surplombe le port de Marseille. - Photo : Robert Terzian/Divergence

Des cérémonies ont lieu, ce week-end, pour rendre hommage à Missak Manouchian et ses camarades fusillés au Mont-Valérien le 21 février 1944.

«Vous n’avez réclamé la gloire ni les larmes / Ni l’orgue, ni la prière aux agonisants / Onze ans déjà, que cela passe vite onze ans / Vous vous étiez servi simplement de vos armes / La mort n’éblouit pas les yeux des partisans. »

Les vers d’Aragon, publiés dans l’Humanité le 5 mars 1955, la veille de l’inauguration de la rue Groupe-Manouchian, dans le 20e arrondissement à Paris, portent le fer dans les zones névralgiques de l’histoire. Ces Strophes pour se souvenir, extraites du Roman inachevé mais popularisées sous le nom de l’Affiche rouge (mis en musique par Léo Ferré), font vibrer le souffle de la révolte.

« Il a suffi à un génie sept strophes, trente-cinq alexandrins, quatre cent vingt syllabes seulement pour inscrire à jamais dans la mémoire collective l’un des épisodes les plus bouleversants de la Résistance (…) ce poème dit l’héroïsme des combattants Francs-tireurs et partisans-Main-d’œuvre immigrée (FTP-MOI), mais, en accompagnant pas à pas leur exécution, il dégage des faits et des êtres les valeurs universelles qui les animaient et dont ils sont les fondateurs », note le poète Olivier Barbarant, dans le hors-série les 70 Ans de l’Affiche rouge, publié par l’Humanité.

De ces poètes qui ont fait l'histoire

Missak Manouchian, fusillé dans l’hiver glacé avec ses camarades au Mont-Valérien le 21 février 1944 à 15 h 30, est de ces poètes qui ont fait l’histoire. Il est aussi un de ces étrangers jetés en pâture par l’occupant nazi, à travers la tristement célèbre Affiche rouge, qui ont bravé la mort. Opposant au chant macabre des balles nazies, le chant de la liberté, la clameur continue d’un idéal. C’est par le biais d’une affiche rouge et noire, placardée massivement dans les artères du pays, que le communiste d’origine arménienne sort de l’anonymat. Au centre de ce matériel de propagande, le résistant Missak est décrit comme « chef de bande », entouré par neuf de ses camarades, la plupart juifs, dont les visages graves et émaciés sont encerclés, telles des cibles tenues en joug dans le viseur d’un fusil. Cette opération xénophobe a aussitôt été détournée par un pied de nez militant : « Très tôt, le Parti communiste, stigmatisé comme parti des étrangers, a retourné contre ses auteurs la signification de l’affiche et célébré l’engagement des militants étrangers », constate l’historien Serge Wolikow. Les images, par-delà leurs intentions propres, sont parfois débordées par l’époque. Il y a ce qu’elles disent, mais ce qu’elles taisent aussi. Tandis que les nazis brossèrent le portrait d’un Arménien criminel (« 56 attentats, 150 morts, 600 blessés »), les travaux biographiques restituent le parcours exemplaire de celui qui deviendra le commissaire militaire héroïque des FTP-MOI parisiens sous le pseudonyme de Georges (matricule 10300). Si les archives dont nous disposons sont parcellaires (notamment sur la période clandestine 1940-1943), celles existantes éclairent la trajectoire indissociablement ouvrière, militante et intellectuelle de Manouchian. Débarqué en 1925 sur le sol de Marseille, rejoignant par les portes de l’Europe cette « France bienfaitrice », il est embauché comme tourneur aux usines Citroën, encore parisiennes. Dès les années 1930, il prend part à l’effervescence littéraire, créant la revue Tchank (l’effort), remplacée par Machagouyt (culture). C’est une de ces publications qui « chantaient le malheur et les espoirs des Arméniens persécutés ». Tandis que ses engagements antifascistes et communistes se précisent, il prend la responsabilité du journal Zangou, qui emprunte son nom à un fleuve arménien. Si une sensibilité romantique sommeillera toujours en lui, Missak n’en demeure pas moins un résistant actif : il prend la plume dès que l’urgence d’un poème se fait sentir, il n’hésite pas non plus à se saisir d’une grenade pour faire exploser un parterre de feldgendarmes aux abords d’un petit hôtel de Levallois-Perret en 1942. « Il y en a marre des tracts, maintenant il faut combattre avec les armes », confiera-t-il alors à Arsène Tchakarian, dernier survivant du groupe Manouchian.

Parmi les plaies de l’histoire que Missak éprouvera, il y en a une qui reste béante. « Né le 1er septembre 1906 à Adyaman, dans la partie arménienne de l’Empire ottoman, Manouchian fut élevé dans le souvenir des massacres des Arméniens de 1894-1896. Il n’avait que neuf ans quand les Turcs, en 1915, recommencèrent ces massacres et leur donnèrent la dimension d’un génocide. Lui-même échappa à la mort, mais il avait perdu toute sa famille et il fut recueilli, avec son frère, dans un orphelinat du protectorat français de Syrie », résume le Maitron. Si la société turque continue d’être hantée par ce tabou, la France, qui s’apprête à commémorer le centenaire de ce génocide, n’est pas exempte d’omissions mémorielles. Bien que François Hollande ait rendu en 2014 un hommage au groupe Manouchian, une des dernières volontés du poète résistant – « Je suis sûr que le peuple français et tous les combattants de la liberté sauront honorer notre mémoire dignement », plaidait-il dans une ultime lettre à Mélinée – n’a pas été pleinement réalisée. Le transfert des cendres du groupe Manouchian au Panthéon se fait toujours attendre. Tandis que Pierre Laurent, sénateur de Paris (PCF), déplorait l’année dernière que les résistant-e-s communistes aient été écartés du processus de « panthéonisation », le député socialiste Jean-Marc Germain affirmait qu’« en transférant leurs cendres et leur message sous la coupole de ce temple laïque qu’est le Panthéon, les générations présentes et futures apprendront qu’avant d’avoir le visage de la solidarité et de la liberté, la France et l’Europe, dans lesquelles elles vivent, avaient celui de ces hommes et de cette femme ».

À l’heure où le buste de Manouchian, qui surplombe le port de Marseille, vient de subir des profanations répétées de « sympathisants d’extrême droite », cette proposition, relayée par plusieurs pétitions, se fait plus que jamais pressante. Ne serait-ce pas rendre justice aux « vingt et trois qui donnaient le cœur avant le temps » ?

 

 

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