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14 juillet 2014 1 14 /07 /juillet /2014 22:04
Pédagogue de la Révolution : Pierre Vaureix, un Instituteur auvergnat de 1788 à 1797

En cette soirée de commémoration de la révolution de 1789, à l'heure où comme nous samedi à Lempdes les foules s'extasient sur les beautés des feux d'artifice ou dansent sur les places publiques ou sous les halles, il nous a paru judicieux de publier cet excellent texte de notre ami et camarade Côme Simien, historien spécialiste de la période de la révolution qui nous a fait l'an passé une "époustouflante" conférence sur Robespierre !

Pédagogue de la Révolution : Pierre Vaureix, un Instituteur auvergnat de 1788 à 1797

A la fin du XVIIIe siècle, la Révolution nourrit une formidable ambition scolaire : instaurer une éducation pour la démocratie, en faisant de l’école primaire non plus la fabrique de sujets soumis (à la figure du roi, à celle du prêtre...) mais la pépinière par excellence de la génération renouvelée. Pour les révolutionnaires, l’école élémentaire doit devenir la ma­trice de la citoyenneté, le modèle même de la société à venir. Pierre Vaureix est de ceux qui permettent à ces idées, formulées par l’élite intellectuelle et politique du pays, de des­cendre la pyramide sociale et de s’ancrer, localement, dans des expériences pédagogiques originales.

Pédagogue de la Révolution : Pierre Vaureix, un Instituteur auvergnat de 1788 à 1797

Après un bref passage par le col­lège de Thiers, ce natif de Beaumont est maître d’école à La Tour d’Auvergne, en 1788. A cette date, il rédige ce qui constitue, semble-t-il, le premier de ses multiples essais sur l’éducation. Deux ans plus tard, en 1790, on le retrouve comme « institu­teur des cantons », aux Martres-de- Veyre. Là, assure-t-il, il s’emploie à former le cœur de ses écoliers « à toutes les vertus chrétiennes, morales et so­ciales ». Mais le souffle de la Révolu­tion est déjà passé par là, qui bouleverse sur son passage les pratiques anciennes du maître d’école. A présent, son ensei­gnement « chrétien » et « moral », s’il demeure, cohabite avec l’énergie nou­velle que puise l’instituteur à la source du bouleversement révolutionnaire.

Ainsi, Vaureix déclare qu’il s’apprête « à travailler avec un zèle tout nouveau à former pour la patrie des pépinières d'excellents citoyens auxquels j'inspire­rai le plus ardent et le plus pur patrio­tisme ». Comment compte-t-il s’y prendre ? Pour l’heure il ne le dit pas. Deux ans plus tard, c’est à Rochefort, qu’il tient école, puis, en 1793-1794, à l’acmé de la Révolution [L’acmé (du grec ancien ἀκμή, « apogée ») désigne le point extrême d'une tension, d'un propos ou d'une situation. Appliqué à une civilisation, le terme évoque son apogée. Ndlr], il est de retour, comme instituteur, dans son village natal de Beaumont. Devenu fervent jacobin, le « sans-culotte Vaureix », comme il aime à se présenter lui-même, délaisse son prénom apostolique de Pierre, pour celui plus antique et révo­lutionnaire de « Quintilien ». Au même moment, il devient l’un des animateurs zélé de la société populaire de la com­mune et prêche la Révolution dans les bourgs avoisinants. Parce qu’il est abonné aux journaux patriotiques et maîtrise la culture écrite, c’est chez lui qu’une foule se presse chaque jour de courrier, pour l’entendre lire à haute voix les nouvelles de la Révolution.

A Beaumont, il fait de son école un la­boratoire de la citoyenneté, à propre­ment parler une République en réduction. Son ambition nouvelle pour l’école passe par le recours à de nou­veaux outils pédagogiques, capables de régénérer les modalités anciennes de la transmission des connaissances. Non seulement toute trace de religion dispa­raît de sa classe et des leçons qu’il dis­pense, mais la centaine d’écoliers qu’il instruit est encore sommée de recourir au « tutoiement universel », symbole de la fraternité des hommes ; sur l’autel de l’unité et de l’indivisibilité de la Répu­blique, l’usage du patois est proscrit ; les nouveaux livres élémentaires qu’il utilise sont la Déclaration des Droits de l’homme et du Citoyen, ainsi que la Constitution de 1793 ; enfin, il créé pour ses écoliers un petit club jacobin, fréquentant assidûment celui des adultes de la commune.

La chute de Robespierre, le 9 thermidor an II, est un tournant dans la fulgurance de cet itinéraire enseignant. Dès la ren­trée suivante, à l’automne 1794, une quarantaine d’écoliers quittent son école sans Dieu, son école de la Répu­blique montagnarde. Pour manifester leur hostilité à ses innovations pédago­giques, des mères découpent même aux ciseaux les nouveaux livres élémen­taires de leurs enfants. De plus en plus isolé dans sa propre commune, il ne re­nonce pas à ses ambitions pédago­giques révolutionnaires : il reprend la route. On le retrouve ainsi à Sauxillanges, en 1795-1796, avant d’être proposé comme instituteur à Issoire, en vendémiaire an V. En l’an III et en l’an IV, il produit deux nouveaux « Pro­grammes d’enseignements », détaillant le contenu des leçons qu’il dispense (lire, écrire et compter bien sûr, mais aussi l’histoire, la géographie et les sciences naturelles) et précisant leur but : faire de ses écoliers des hommes ca­pables d’acquérir « l'auguste qualité d'hommes libres et de citoyens français ». Pour stimuler ses élèves et les inciter à devenir cet « homme nouveau » tant rêvé par la Révolution, il imagine des encouragements à la teneur toute patrio­tique : les plus méritants se verront dé­corer de la couronne de chêne, ils seront inscrits sur le tableau civique au bruit de la musique militaire et prêteront le serment de « Vivre libre ou mourir ».

Le 12 germinal an V, en cette année terrible pour les républicains, il est de nouveau à Beaumont lorsqu’éclate une rixe. Un rassemblement s’est formé, qui crie « à bas les Chouans, Vive la Répu­blique ». En face, une autre foule ré­pond : « à bas les Terroristes, à bas les Jacobins ! », puis « Merde à la Répu­blique ! Vive le Roi ». Entre les deux groupes, la situation devient confuse. Un coup de feu est tiré. Il touche Pierre Vaureix, qui meurt des suites de sa blessure. Hasard ?

Il est permis de pen­ser que nul n’avait oublié le leader ja­cobin de l’an II, cet instituteur non-repenti de la République qui avait fait de son école, trois ans plus tôt, une cité révolutionnaire idéale.

 

Cible de la vindicte contre-révolutionnaire, il l’était sans doute.

 

Mais abdique-t-on l’hon­neur d’être une cible ?

 

Côme SIMIEN

 

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L'HUMAIN AVANT TOUT Canton de Pont-du-Château - dans Histoire
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